Article: Leila Zerrougui en quittant la MONUSCO

Leila Zerrougui en quittant la MONUSCO:

“Je crois que nous avons fait des progrès importants pour nous tous et pour le Congo”

A l’occasion du départ de la Représentante spéciale adjointe du Secrétaire général de l’ONU, Madame Leila Zerrougui, la Rédaction du magazine Echos de la MONUSCO du Bureau de l’Information publique s’est entretenue avec elle, dans le cadre de ses loyaux services rendus à la Mission et, au-delà, à la République démocratique du Congo (RDC). Ci-dessous l’interview bilan de celle que les Congolais appellent affectueusement “Maman Leila”.

ECHOS DE LA MONUSCO : Au terme de votre séjour en République démocratique du Congo en tant que Représentante spéciale adjointe du Secrétaire général des Nations Unies, quels souvenirs gardez-vous de votre expérience dans ce pays et quels en ont été les temps forts ?

Leila Zerrougui : J`ai pris mes fonctions en tant que Représentante spéciale adjointe le 10 octobre 2008. Cela a été un privilège de servir au Congo, ce grand et important pays d`Afrique centrale, à la richesse inégalée et au potentiel très fort. J`ai eu le plaisir d’être un témoin du cinquantenaire de l`indépendance et on ne peut que mesurer le chemin parcouru, même si les défis restent grands.  J`ai également eu le plaisir de travailler avec des gens formidables, Congolais et internationaux,  avec qui nous avons pu avancer sur de nombreuses questions.

Mon arrivée a été marquée par une dégradation de la situation à l`Est avec le retrait du CNDP (Congrès national pour la défense du peuple, ndlr) des accords de paix de Nairobi et de Goma. Nous avons ensuite vécu le massacre de Kiwanja commis le 5 novembre 2008 par les troupes du CNDP dans leur progression et les graves violations des droits de l’homme commises par les FARDC (Forces armées de la République démocratique du Congo, ndlr) à Kanyabayonga dans le sillage de leur retrait. Ma première visite sur le terrain fut à Kiwanja pour comprendre ce qui s’était passé, mesurer l’ampleur des violations et apporter une réponse appropriée aux besoins de protection des populations civiles. Un autre événement majeur, les attaques perpétrés par la LRA (Armée de résistance du Seigneur, ndlr)  tout le long de l’année 2008 et notamment un massacre perpétré en pleine fête de Noël ciblant les populations des territoires de Faradje, Dungu et d’autres localités du Haut Uélé.

Si je mentionne ces événements, c’est parce qu’ils ont eu une incidence majeure, pas seulement sur ma façon d’appréhender mon rôle dans la mission, mais aussi et surtout sur notre mandat et toute la stratégie de la mission au cours des années suivantes. C’est dans ce contexte que le Conseil de Sécurité a renforcé le mandat de la MONUC en matière de protection et a autorisé l’appui aux FARDC pour neutraliser les forces négatives. Cependant et alors que nous nous attelions à la mise en œuvre de ce mandat, le Gouvernement congolais a signé les accords du 23 mars 2009 intégrant l’ensemble des éléments du CNDP dans les FARDC et la PNC (Police nationale congolaise, ndlr)), sans distinction, y compris ceux qui avaient commis le massacre de Kiwanja avec à leur tête Bosco Ntaganda inculpé et recherché par la CPI (Cour pénale internationale, ndlr). D’autres groupes armés ont également été intégrés dans les mêmes conditions. La Mission s`est trouvée confrontée à un dilemme. Le rapprochement avec le Rwanda était une évolution positive qu’il fallait encourager, mais il était clair que l’intégration d’une panoplie de groupes armés incluant des criminels de guerre n’augurait rien de bon. Les massacres de Shalio, suivi d’un autre massacre commis par les FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda, ndlr) en représailles à Busuringi, les violations graves des droits de l’homme commises tout au long de l’année 2009 ont confirmé nos appréhensions. Des exactions contre les populations civiles étaient commises de façon récurrente souvent dans le cadre d’opérations conjointes avec la MONUC. Des massacres, viols massifs et autres crimes abominables étaient perpétrés par les FDLR, la LRA et les groupes armés congolais non intégrés. Il fallait trouver les moyens d’appuyer les autorités dans leurs efforts tout en préservant la réputation des Nations Unies. L’année 2009 a été une année charnière en ce sens.

L’année 2010 a eu aussi son lot de défis avec les viols massifs de Walikale, Bushani et Fizi qui nous ont amené à ajuster et affiner nos méthodes et notre posture, et l’utilisation de nos moyens pour mieux protéger les populations civiles.

Un autre temps fort et triste à la fois pour moi, a été l`assassinat de Chebeya en juin 2010, responsable de la Voix des Sans Voix, activiste des droits de l`homme, un partenaire et un ami. Il y a eu l`avion qui s`est écrasé en avril 2011, accident dans lequel nous avons perdu des collègues et des amis. Il y a eu les élections de novembre 2011, bien sûr, qui ont marqué un temps fort pour la mission mais surtout pour la RDC. Il y a eu beaucoup de moments forts au cours de ces quatre années et il m`est difficile de tous les citer sans commettre une omission.

Sur une note plus positive, je voudrais dire que ce sont aussi ces moments forts qui nous ont amené à nous surpasser et nous concentrer sur des thématiques que j`ai eu l`immense plaisir de soutenir et d’accompagner, personnellement, parce que c’était ma responsabilité étant en charge de l’Etat de droit, mais aussi parce qu’elles touchent à mes convictions les plus profondes. A force de patience et de persévérance, de travail et de conviction, je crois qu`on a fait des progrès importants pour nous tous et pour le Congo. Qu`il s`agisse de nos efforts et des outils que nous avons mis en œuvre pour la lutte contre l`impunité et pour renforcer la justice, qu`il s`agisse de la politique de Conditionnalité ou bien encore l`appui au système pénitentiaire ou à la réforme de la police, je reste convaincue que nous avons apporté une petite contribution et parfois avons fait la différence dans la réalisation des objectifs de la mission, dans la vie des Congolais et dans la marche de l`Etat congolais vers la consolidation de ses fonctions régaliennes dans le respect des droits humains. Les défis demeurent, je n`en doute pas, mais il faut aussi mesurer le travail accompli au cours de ces années.

A votre avis, que devra faire la MONUSCO de mieux qu’elle ne fait déjà pour réussir dans sa mission et comment voyez-vous son avenir?

La MONUSCO est une opération de maintien de la paix déployée avant tout pour contribuer à la gestion d’une situation de conflit armé qui constitue une menace à la paix et la sécurité internationales. C`est avec cette perspective que chacun doit fixer ses objectifs pour que la Mission en s’acquittant de son mandat apporte une contribution qualitative afin de mettre fin aux groupes armés et à ces mouvements qui déstabilisent l`Etat congolais, freinent son développement et constituent une menace permanente pour la sous- région. Certes, la réponse militaire est importante mais elle n`est pas suffisante. Il est impératif de se pencher sur les causes immédiates de cette instabilité, mais pour que cela se fasse de façon durable, il est tout aussi impératif de travailler sur les causes profondes des problèmes. Cela veut dire travailler avec les autorités congolaises sur le court, moyen et le long terme, et consolider les acquis. A la MONUSCO, nous avons toujours tâché d`adopter une vue et stratégie globales et inclusives, parce que la Mission a besoin que toutes ses composantes civiles, militaires et de police travaillent ensemble, de façon coordonnée, pour pouvoir œuvrer à la stabilité  de façon durable. Cette approche collaborative est fondamentale parce que la Mission doit continuer à mettre en œuvre un mandat complexe, qui requiert une expertise pointue et il faut qu`avec un minimum de moyens, on ait un maximum de résultats.

Pour ce qui est du domaine qui me touche plus directement, celui de l`Etat de droit, je voudrais dire qu`il faut continuer à travailler sur la lutte contre l`impunité et le renforcement de la chaîne pénale, parce que c`est la clé de tout. Si ceux qui commettent des exactions contre les populations civiles innocentes ne sont pas arrêtés, jugés et punis, surtout quand ils portent l`uniforme de l`Etat, alors le cycle de violence ne fera que se perpétuer et sera sans fin. Chaque arrestation, chaque jugement rendu, chaque condamnation est une victoire pour la lutte contre l`impunité. Ce travail de fond sur les différentes étapes de la chaîne pénale est fondamental.

Enfin, je voudrais ajouter qu`il faut se concentrer sur la réponse institutionnelle car c`est seulement par une réponse responsable de l`Etat que la pérennité de nos actions sera assurée. Nous sommes une Mission de stabilisation et nous devons créer les conditions propices pour que des projets de développement puissent être mis en œuvre. Pour cela, la Mission doit travailler de concert avec la communauté internationale, les bailleurs et tous les autres partenaires afin d’assister le gouvernement à mettre en œuvre ses priorités de façon efficace et durable. J`espère que la situation se stabilisera et que des solutions durables seront trouvées pour que la RDC tourne la page de l`instabilité et du maintien de la paix.